LA SEDUCTION CHEZ LES HOMMES-PANTHERES deCOTE D’IVOIRE

Publié le par binkadiso

 

 

 

 

Les hommes-panthères constituent une fraternité initiatique en pays wè. Cette fraternité a émergé il y a plusieurs décennies et cela, dans un contexte de conflits inter- et intra-lignagers. Ensuite, elle s’est largement diffusée dans tout le pays wè, notamment au nord, puis chez les populations voisines, les Niédéboa et les Nyabwa. D’après le mythe de fondation des hommes-panthères,  la fraternité des hommes-panthères serait d’origine toura. Les Toura étant les voisins immédiats des Wè (au Nord).               

Chez les Wè qui ne connaissent pas une séparation très nette des pouvoirs comprenant l’émergence d’une autorité dominante, mais qui ont des structures d’autorité imbriquées les unes dans les autres, contribuant ainsi au maintien de l’équilibre des forces sociales, la vie des membres du lignage est contrôlée par trois institutions sacrées (masque, kwi) dont la fraternité des hommes-panthères. Selon les lignages, ce sont les kwi, les masques ou les hommes-panthères qui les gouvernent. Toutes ces institutions remplissent des fonctions importantes de régulation de l’ordre social. Mais la fraternité des hommes-panthères, bien qu’elle remplisse ces mêmes fonctions, diffère du kwi et du masque par sa vision du monde qui accorde une place essentielle à la violence, mais surtout à la séduction fondée sur les rites initiatiques et magico-thérapeutiques.

 

 

  1. I.       Les rites initiatiques

Rappelons brièvement l’organisation interne  de cette fraternité: le représentant de la fraternité des hommes-panthères comprend : un « Maître de la Maison » de la Panthère, un propriétaire du bâton, les porteurs de la panthère ou les « Panthères », les chanteurs et le reste des initiés. Chaque catégorie a un rôle spécifique qui lui permet d’intervenir dans les rituels initiatiques.

L’initiation à la fraternité comporte quatre phases : (1) le jour où le novice fait son entrée ou « apparition » (taan) en brousse, (2) un séjour de plusieurs mois en forêt durant lequel les novices « entrent dans le médicament » (srou paa) de la panthère, (3) la fête de deux jours qui marque le retour au village des nouveaux initiés, et (4) une période d’environ un an au cours de laquelle ces derniers affichent ouvertement les nouvelles compétences en matière de séduction.

1) Taan ou « apparaître » : au cours de cette phase, les néophytes subissent diverses épreuves assez douloureuses pour mettre à l’épreuve l’endurance du nouvel initié

2) srou pa ou « entrer dans les médicaments » : cette phase est beaucoup plus contraignante et la plus longue: elle dure 7-12 mois selon les régions. Elle comporte une série d’épreuves initiatiques très douloureuses destinées à ce que les initiés démontrent leur virilité et leur courage. Dès leur entrée en brousse, les initiateurs procèdent à un véritable travail sur le corps des nouveaux initiés. Ils leur recouvrent complètement le corps de cendres provenant de diverses plantes médicinales destinés à les rendre virils, en vue de séduire les femmes. Chaque matin, pendant toute la durée de l’initiation, les nouveaux initiés doivent s’en enduire tout le corps. Au cours de cette période, les initiés doivent vivre tous nus et nus pieds.

Chaque deux jours, les nouveaux initiés viennent au village danser et chanter sur la place publique devant une foule nombreuse. Les jeunes filles apprécient beaucoup ce moment. Les initiés portent à cet effet, un costume en raphia comprenant une « jupe » couvrant les genoux, une « chemise » partant du cou jusqu’à la ceinture et une sorte de cagoule qui couvre la tête et tombe sur la poitrine. Pendant les danses, ce costume laisse entrevoir les parties intimes des initiés. Une façon sans doute de séduire les jeunes filles venues nombreuses, assister à cette partie. C’est au cours de cette phase que les novices apprennent tout le savoir initiatique, surtout les procédés de séduction.

 

3) La fête de sortie : la fête de sortie de brousse marque la fin de l’initiation, et se présente comme la construction de l’identité nouvelle des initiés en tant qu’hommes-panthères, non seulement violents mais surtout séducteurs. C’est une fête publique dans le village qui se déroule en deux jours. Le premier jour, les novices reviennent au village dans un état sale et négligé, font le tour du village, entrent dans la maison de la panthère, et, au premier coup de feu (tiré par l’un des initiés), ils entrent tous en transe, se débarrassent de leurs morceaux de pagnes, et tous nus, ils rentrent en brousse, puis quelques instants plus tard, ils reviennent au village, les deux mains posées sur le sexe ; ensuite, ils prennent un bain ensemble (ce qui donne une autre image, sensuelle ).

Au deuxième jour de la fête, les nouveaux initiés sont superbement maquillés et vêtus de leurs plus beaux habits de fête. Leur visage est peint avec plusieurs couches de médicaments qui leur donnent une couleur rouge ocre, alors que pendant l’initiation, ils mettaient la couleur noire : les lèvres sont maquillées avec un fond noir ; sur le front se trouve un grain de beauté en rouge. Les pieds et les mains sont aussi superbement maquillés.  Ensuite, ils attachent un morceau de pagne autour des reins sur lequel ils portent trois ceintures en colliers entrelacés, à l’image d’une fille qui voudrait séduire son amant au cours d’une nuit de noce. Ils portent autour des bras trois bracelets de séduction qu’ils ne cessent de manipuler. Ils ont sur la tête une couronne de branche de palmes et quelques bijoux pendant autour du cou, faits de branches de palmes. A la bouche, ils portent des feuilles en signe de mutisme, mais en réalité, cette feuille aurait des vertus de séduction. L’ensemble de l’habillement des novices donne l’apparence d’un « transvestisme » c’est-à-dire que les novices s’habillent comme les femmes. Ensuite, ils sont installés sur des nattes déroulées sur la place publique pour recevoir les cadeaux et les honneurs non seulement des parents et amis, mais des jeunes filles, conquêtes potentielles.

Les cadeaux des jeunes filles sont parfois accompagnés de compliments. On entend quelques paroles envoûtantes des filles, par exemple : « Chéri, envoie-moi » ou « On meurt de ton envie » ou bien « Je t’attendais » ; expressions significatives dans lesquelles les nouveaux initiés voient déjà apparaître leur pouvoir de séduction. En fait, c’est comme si, au comportement sexuel des nouveaux initiés répondaient ceux des filles ou à la séduction des novices répondait celle des filles.

4) Un an après la fête de sortie

Après la fête, les initiés disposent d’une année pendant laquelle ils sont dispensés de tous les travaux champêtres pour pouvoir démontrer leur pouvoir de séduction. En fait, ayant acquis des connaissances et des procédés de séduction au cours des rites d’initiation en brousse, ils doivent se lancer à la conquête des femmes. Il s’agit de séduire, d’avoir des relations sexuelles avec de multiples femmes, sans envisager de mariage ni d’enfants pendant un an. Pour cela, ils parcourent villes et villages à la recherche de femmes. Les endroits privilégiés de séduction sont les marchés, les rencontres de football, les rassemblements populaires. On dit qu’ils « font jeunesse ». L’expression « faire jeunesse » est employée dans le cas d’une personne qui séduit beaucoup de femmes, couche avec elles pour le plaisir sexuel, sans intention de les garder ou de leur faire des enfants. Au bout d’un an, comme si la panthère était bien diffusée dans la vie sociale, les initiés ne « séduisent » plus, c’est-à-dire, cessent de passer d’une fille à une autre, ils assument les ambitions des hommes ordinaires : se marient, s’établissent et travaillent. Désormais, leur violence est au service de la vengeance de l’adultère et la protection des maris trompés.

 

  1. II.     Quelques objets et procédés de séduction

 

Pendant l’initiation, les nouveaux initiés apprennent, divers « médicaments » dont les procédés de séduction :

- Bâton : pendant l’initiation chaque nouvel initié porte un bâton appelé tchron. Le tchron est une solide tresse en fibres de feuilles de palmiers. Recouvert de la même substance noire dont les nouveaux initiés s’enduisent, il porte un nœud à chaque extrémité. Ce bâton remplit plusieurs fonctions dont celle de la séduction. C’est un « médicament » ayant des propriétés aphrodisiaques. Le nouvel initié désire-t-il une jeune fille ? Il lui suffit de lever son bâton vers elle et de lui adresser quelques mots par l’intermédiaire d’un guide. Il doit néanmoins attendre sa sortie de l’initiation pour avoir des relations sexuelles avec la fille.

Magie de séduction et préparations aphrodisiaques : Les hommes-panthères utilisent des plantes et diverses autres substances afin de préparer des aphrodisiaques destinés aux jeunes femmes avec qui ils veulent avoir une relation sexuelle. Lorsqu’un homme-panthère veut séduire une fille, il attrape un margouillat (lézard) vivant. Après lui avoir ouvert le ventre, il y introduit quelques feuilles enveloppées dans un morceau de tissu et brûle le tout. La cendre recueillie est déposée pendant la nuit dans le canari  où la jeune fille conserve son eau. Il peut également utiliser un autre procédé : il rend visite à la jeune fille chez elle, suit ses mouvements et attend de pouvoir répandre de cette poudre sur l’urine de cette dernière afin de déclencher chez elle une excitation sexuelle.

L’homme-panthère procède de la même façon lorsqu’il est éconduit. Après avoir cueilli des feuilles de Abrus precatorius Linn., très sucrées et salées, il les mâche et souffle en direction de la jeune fille en prononçant les incantations suivantes : « Que mon désir l’enivre autant que du vin de palme ». La fille ne peut alors résister longtemps à sa demande.

Les hommes-panthères utilisent aussi les feuilles de Omphalocarpum ahia A. Chev. (en langue wè gnehin tou ou « arbre de seins ») dont les fruits ont la forme des seins pour séduire. Ils s’en frottent les mains avant de saluer la jeune fille qu’ils désirent. Dès que les mains de l’homme-panthère sont en contact avec celles de la jeune fille, les propriétés de ces feuilles transmettent leurs propriétés aux petits vaisseaux sanguins des seins qui se dilatent, produisant ainsi un effet aphrodisiaque.

Les hommes-panthères utilisent également une préparation dite « porte- chance », en langue wè, Djoua i péhèdè. Ils façonnent une boulette d’argile mélangée de kaolin blanc, d’os humains et de plumes du « coq de mouton ». Ce coq est utilisé dans les sacrifices pour s’attirer l’estime générale, la célébrité et le succès, surtout auprès des femmes. Chaque jour, très tôt le matin, sans adresser la parole à qui que ce soit et avant de sortir de chez lui, le séducteur s’en frotte les mains et le visage après les avoir humidifiés. La jeune fille à la rencontre de laquelle il part ne lui résistera pas.

Afin d’atteindre une intense excitation sexuelle, les hommes-panthères mâchent des feuilles de Campylospermum schoenleinianum (Klotzsch) farron, en langue wè Kwla fahan, ce qui signifie « bouc de la forêt ». Ces feuilles produisent une excitation similaire à celle d’un bouc en rut.

Les hommes-panthères utilisent également des feuilles de Ventilago africana Exell qu’ils mâchent ou font macérer dans du vin de palme en y ajoutant du gingembre. Cette boisson provoque chez l’homme une excitation intense lui permettant d’avoir des rapports sexuels plusieurs jours de suite sans ressentir la moindre fatigue.

III. La séduction dans les chants initiatiques

De nombreux chants des hommes-panthères font l’éloge de la femme. Ils ont une dimension poétique et démontrent l’art de séduction des hommes-panthères.

 

Wouhin Sedi est comme une graine de kwein,

Elle est tellement noire comme la graine de kwein,

Si vous coupez tous les arbres, laissez le kwein,

Ma petite a la peau de kwein.

 

Dans ce chant, le novice fait l’éloge de la femme aimée, magnifie sa beauté, décrit ses traits physiques, par exemple sa peau noire et brillante comme la graine de l’arbre kwein. Le kwein est un arbre dont la graine sert de maquillage. La graine est noire et brillante comme de l’ébène. Le novice compare ses fiancées, à la graine de cet arbre qui rappelle la beauté de la femme africaine. Ces filles, dont il magnifie la beauté, sont considérées comme des spécimens rares qu’il faut préserver comme on préserve l’arbre kwein après l’abattage de tous les arbres, car lorsqu’on coupe l’arbre kwein, c’est comme si on détruisait le symbole même de la beauté.

Puis, comme si le message n’était pas bien passé, il revoit sa stratégie et entonne un autre chant :

 

Martine,  viens voir ton bien-aimé

Philomène,  viens voir ton bien-aimé.

Yvette,  viens voir ton bien-aimé (long silence).

Elise vient d'un endroit qui est beau.

 

Dans ce chant, le novice, pour émouvoir la femme et créer chez elle un état d’âme favorable à sa requête, revient au thème de la souffrance, souffrance que lui ont infligée ses initiateurs au cours de son séjour en forêt. Il fait l’éloge de la fille, pour qu’elle accède à sa demande. C’est pourquoi il ajoute à la fin de ses phrases des mots comme « bien-aimé » en parlant de lui-même et observe quelques minutes de silence en attendant la réaction de celle-ci.

Notons aussi que dans ce chant, le novice diversifie ses ressources sentimentales par le nombre de ses fiancées, comme si la fugacité de la séduction se voyait dans la multiplicité des attirances ou des conquêtes. Il en a plusieurs : Martine, Philomène, Yvette, Elise, etc. Cela montre que pour le novice, ce qui importe pour le moment, c’est de séduire autant de femmes que possible, d’avoir des relations sexuelles et non de se marier.

Il peut arriver que le novice donne une dimension spatiale à ses mélodies amoureuses ; il parle alors du pays de la fiancée, pays qu’il qualifie de « beau », peut-être comme la fiancée elle-même.

Malgré tous ses compliments, le novice peut avoir le sentiment que la fille est hésitante, qu’elle oppose même une fin de non recevoir à sa demande. Du coup, il se montre violent, menaçant et dit :

 

C’est le cabri qui se promène beaucoup qui finit par tomber dans le piège

L'abeille qui marchait sur le bord de la calebasse est tombée dans la calebasse.

 

Mais en bon stratège et séducteur, le novice renonce rapidement à la violence et utilise une autre stratégie qui consiste à faire don de lui-même, le sacrifice suprême (« Voici mon cœur » ; « Suzanne, mets le kehiè sur les lèvres », c’est-à-dire, fais-toi encore plus belle).

 

En fait, le novice se répand en paroles mélodieuses, utilise tour à tour toutes les techniques de séduction qu’il met au service de sa passion amoureuse pour obtenir l’objet de son désir. Emporté au paroxysme de sa passion, il lui « donne tout son cœur », le cœur qui est, comme l’a défini P. Bouissac, « la figure métonymique du sacrifice de sa propre vie ». La fiancée, ayant en sa possession une contrepartie humaine, « don du cœur » dont elle reconnaît la valeur, non pas superfétatoire, mais « ultime », accepte la proposition et décide de se laisser séduire et de se faire plus belle pour le fiancé.

Rassuré, le novice entonne un autre chant dans lequel il glorifie la femme, mais se met aussi en valeur, et invite l’assistance à venir écouter sa voix.

 

Venez maintenant, venez, je vais chanter ;

 Mes parents, arrangez ma voix, je vais chanter ;

 Viens, l’enfant chérie de Oulaï Siebo.

 Si je ne suis pas au village, c'est que j'ai dormi chez ma bien-aimée.

 L’eau est couchée entre les rochers comme une brèche est couchée entre les dents de ma bien-aimée.

Si j'enlève le soleil, c'est un brave homme qui l'enlève.

 

L’initié décrit la fiancée en mettant en évidence les traits de sa beauté, notamment sa dentition. Le novice décrit alors merveilleusement la brèche entre les dents de sa fiancée, et la compare à l’eau qui trace ses sillons entre les roches, pour dire qu’elle est d’une beauté angélique ; il décrit aussi la couleur de sa peau noire et la compare encore à la graine de l’arbre kwein.

Chez les Wè, la brèche entre les dents est considérée comme un atout important de la beauté de la femme, dont la vue attire l’homme et le séduit. Parfois, l’on aimerait la voir rire pour découvrir davantage sa brèche.

Après avoir séduit cette belle fille de ses paroles et l’avoir conquise, l’initié se vante et se compare au soleil pour signifier : « Si j’ai pu enlever cette belle fille, c’est que je suis un brave homme, un séducteur, et que j’ai une belle voix ». Comme le soleil qui, par sa chaleur, fait fondre la glace, l’initié, par ses mélodies amoureuses, réussit à anéantir la résistance de la fille et à la posséder. L’abondance des paroles et le poids de mots bien choisis montrent bien comme le souligne Chebel que « la parole est le champ même de l’érotisme, et non pas simplement un moyen pour accéder à ce champ. Séduire c’est produire un langage qui réjouit ; un langage qui jouit du plus à dire » ou encore, un langage qui décrit la beauté au-delà de sa mise en pièce : il sublime alors l’ensemble corporel dans une perpétuelle inflation superlative des qualités – « ma chérie bien-aimée »…« la brèche entre les dents »…, etc. Les métaphores les plus prédictibles se mêlent aux superlatifs les plus inflationnistes. La rhétorique des énoncés esthétiques est donc quasiment codée et répète l’oscillation entre l’inflation ou/et le découpage. Autrement dit, rappelle encore, M. Chebel : « Seule la séduction peut rendre à l’homme ou à la femme son verbe, parce que se sentant désiré, il/elle impose sa soif inextinguible de paroles. Lorsqu’il/elle parle, sevré (e) qu’il/elle est de ce bien précieux, l’homme/femme atteint les confins de la redondance et exprime en peu de temps ce qui a mis de nombreuses années à se formuler dans le prétoire de son intimité sans jamais trouver audience ».

 En tout cas, ces chants sont un travail élaboré sur leurs propres corps saturés de désirs au cours de l’initiation qui a duré 7 à 12 mois, de longs mois d’abstinence. En fait, la séduction présente dans les chants rappelle constamment l’un des traits essentiels des hommes-panthères et structurent le comportement des initiés, notamment à l’égard des femmes. La séduction est également, à l’origine des rapports conflictuels entre les hommes-panthères et les chrétiens protestants.

 

IV.  L’érotisation du corps

Le souci de séduction est visible dans le comportement et l’habillement des initiés hommes-panthères. L’un des mythes d’origine de la fraternité des hommes-panthères souligne la beauté de la jeune fille épousée par le fondateur mythique de la société des hommes-panthères : « Ponin était la plus belle fille au monde » ; ensuite, il y a la nudité que donnent à voir les initiés pendant leur initiation (pendant 7-12 mois, il vient nus en brousse) ; puis, la transe au cours de laquelle, les initiés se débarrassent complètement de leurs habits et se mettent nus pour fuir en brousse et y revenir, nus, les mains croisées sur le sexe, marchant à travers le village ; enfin, il y a l’année de séduction au cours de laquelle, les nouveaux initiés , maquillés et bien habillés, vont à la conquête des femmes. Tout cela évoque le supplément d’érotisme qui marque la pratique des hommes-panthères. La dimension érotique est présente dans les comportements, l’habillement, les chants et les danses des initiés. La valeur érotique fait partie du mythe de fondation des hommes-panthères. Pour les hommes, la beauté chez une femme est souvent un piment sexuel. Si les accoutrements, le maquillage jouent de la séduction de l’apparence et donnent ainsi du sel à la sexualité, le bâton des initiés, les feuilles qu’ils mâchent et autres médicaments, ajoutent à cet attrait une fonctionnalité plus immédiate (ils sont alors vécus comme un outil qui élargit la sphère du plaisir sexuel).

En fait, chez les hommes-panthères, la séduction met en scène une beauté : d’abord leur propre beauté, ensuite celle de la femme ou de la fille aimée. Pour eux, « la beauté corporelle met en jeu une problématique du désir qui vient inscrire ici sa tension » : «  L’amant est attiré par l’objet aimé (l’initié, le maquillage et autres signes de séduction des hommes-panthères), comme le sens par ce qu’il perçoit ; ils s’unissent et ne forment plus qu’un[1]. Il semble que pour les hommes-panthères, la sexualité ne s’arrête pas au seul désir, mais la beauté est son premier objet commun. « L’œil, zone érogène la plus éloignée de l’objet sexuel, joue un rôle  particulièrement important dans les conditions où s’accomplira la conquête de cet objet, en transmettant la qualité spéciale d’excitation que nous donne le sentiment de la beauté [2]» (accoutrement). Le rappel sans cesses de la brèche entre les dents de la fiancée le montre très bien. Toutefois, le « désir » est le vecteur  déterminant, la beauté est sa chose. En dehors du but sexuel délibéré à la simple vue de l’autre, – la beauté est ce qui doit être « souillé », dit Bataille –, voir l’autre beau est déjà une possession réciproque. D’où les actes sexuels ou une année de liberté sexuelle qui suit la sortie de l’initiation.

 

 

  1. V.     Conclusion

Les hommes-panthères sont considérés à la fois comme des adultères et des anti-adultères : ils séduisent et s’accouplent avec les femmes des autres en même temps qu’ils luttent contre l’adultère ; ils sont des gens violents, mais qui luttent contre la violence. Cette ambiguïté ou ambivalence des hommes-panthères se présente comme une disposition essentielle du processus initiatique  et permet (aux hommes-panthères) de préserver le cadre matrimonial de tout conflit et de montrer comment est la vie, sinon leur vision du monde.

Sous cet angle, les hommes-panthères se présentent comme les garants de la stabilité du mariage. Ils se posent comme protecteurs du mariage en menant des actions de représailles contre des adultères : ils « tuent » le sexe d’un amant ou rendent stérile une femme adultère pour éviter l’adultère. En fait, c’est en étant adultères et violents qu’ils protègent le mariage contre l’adultère.

C’est comme si la société des hommes-panthères présentait une société wè parfaite débarrassée de l’adultère, mais qui incorpore la violence, la force pour pouvoir ensuite la neutraliser. De cette façon,  on aurait une nouvelle société wè plus stable, plus forte, dans laquelle il n’y aurait pas d’adultère. Les hommes-panthères se voient donc, comme source d’ordre, alors qu’ils créent le désordre, mais dans le cadre rituel. Pour eux, il faut intégrer la violence, comme une altérité, c’est-à-dire comme « autre » (pris chez les Toura), afin de devenir non pas violents, mais anti-violents, non pas adultères, mais anti-adultères. Ce sont les bonnes règles que respectent des hommes forts ayant le pouvoir ; c’est par le recours à la violence qu’ils font appliquer ces règles. Ce qui n’est pas le cas de la société ordinaire dans laquelle on lutte contre la violence et l’adultère des individus.

En effet, si la société ordinaire wè considère la violence et la séduction comme un mal, et les chrétiens protestants comme un péché, à l’inverse, les hommes-panthères les incorporent pour créer une dynamique en vue de la mise en œuvre des règles sociales de la société wè dans un contexte trouble de violence sociale. Dès lors, violence et séduction ne sont plus des qualités individuelles, mais deviennent des qualités sociales qui aident, qui contribuent à la stabilité matrimoniale, à la dynamique de la société. Les hommes-panthères ont une vision d’un monde stable, ordonné, débarrassé de la séduction et de la violence, deux registres sources de conflits entre les groupes sociaux. Autrement dit, l’aboutissement de la vision du monde des hommes-panthères, c’est un mariage stable, mais dont les prémisses sont la violence et surtout la séduction.

 

                                                                                                            Bony Guibléhon

                                                                                                                  Université de Bouaké    

 

 

         

 



[1] Les Carnets de Léonard de Vinci, Gallimard, 1987, T. I, p.70.

[2] S. Freud, TroisEssais sur la théorie de la sexualité, NRF, 1923, p. 115.

LA SEDUCTION CHEZ LES HOMMES-PANTHERES deCOTE D’IVOIRE

 

 

 

Les hommes-panthères constituent une fraternité initiatique en pays wè. Cette fraternité a émergé il y a plusieurs décennies et cela, dans un contexte de conflits inter- et intra-lignagers. Ensuite, elle s’est largement diffusée dans tout le pays wè, notamment au nord, puis chez les populations voisines, les Niédéboa et les Nyabwa. D’après le mythe de fondation des hommes-panthères,  la fraternité des hommes-panthères serait d’origine toura. Les Toura étant les voisins immédiats des Wè (au Nord).               

Chez les Wè qui ne connaissent pas une séparation très nette des pouvoirs comprenant l’émergence d’une autorité dominante, mais qui ont des structures d’autorité imbriquées les unes dans les autres, contribuant ainsi au maintien de l’équilibre des forces sociales, la vie des membres du lignage est contrôlée par trois institutions sacrées (masque, kwi) dont la fraternité des hommes-panthères. Selon les lignages, ce sont les kwi, les masques ou les hommes-panthères qui les gouvernent. Toutes ces institutions remplissent des fonctions importantes de régulation de l’ordre social. Mais la fraternité des hommes-panthères, bien qu’elle remplisse ces mêmes fonctions, diffère du kwi et du masque par sa vision du monde qui accorde une place essentielle à la violence, mais surtout à la séduction fondée sur les rites initiatiques et magico-thérapeutiques.

 

 

  1. I.       Les rites initiatiques

Rappelons brièvement l’organisation interne  de cette fraternité: le représentant de la fraternité des hommes-panthères comprend : un « Maître de la Maison » de la Panthère, un propriétaire du bâton, les porteurs de la panthère ou les « Panthères », les chanteurs et le reste des initiés. Chaque catégorie a un rôle spécifique qui lui permet d’intervenir dans les rituels initiatiques.

L’initiation à la fraternité comporte quatre phases : (1) le jour où le novice fait son entrée ou « apparition » (taan) en brousse, (2) un séjour de plusieurs mois en forêt durant lequel les novices « entrent dans le médicament » (srou paa) de la panthère, (3) la fête de deux jours qui marque le retour au village des nouveaux initiés, et (4) une période d’environ un an au cours de laquelle ces derniers affichent ouvertement les nouvelles compétences en matière de séduction.

1) Taan ou « apparaître » : au cours de cette phase, les néophytes subissent diverses épreuves assez douloureuses pour mettre à l’épreuve l’endurance du nouvel initié

2) srou pa ou « entrer dans les médicaments » : cette phase est beaucoup plus contraignante et la plus longue: elle dure 7-12 mois selon les régions. Elle comporte une série d’épreuves initiatiques très douloureuses destinées à ce que les initiés démontrent leur virilité et leur courage. Dès leur entrée en brousse, les initiateurs procèdent à un véritable travail sur le corps des nouveaux initiés. Ils leur recouvrent complètement le corps de cendres provenant de diverses plantes médicinales destinés à les rendre virils, en vue de séduire les femmes. Chaque matin, pendant toute la durée de l’initiation, les nouveaux initiés doivent s’en enduire tout le corps. Au cours de cette période, les initiés doivent vivre tous nus et nus pieds.

Chaque deux jours, les nouveaux initiés viennent au village danser et chanter sur la place publique devant une foule nombreuse. Les jeunes filles apprécient beaucoup ce moment. Les initiés portent à cet effet, un costume en raphia comprenant une « jupe » couvrant les genoux, une « chemise » partant du cou jusqu’à la ceinture et une sorte de cagoule qui couvre la tête et tombe sur la poitrine. Pendant les danses, ce costume laisse entrevoir les parties intimes des initiés. Une façon sans doute de séduire les jeunes filles venues nombreuses, assister à cette partie. C’est au cours de cette phase que les novices apprennent tout le savoir initiatique, surtout les procédés de séduction.

 

3) La fête de sortie : la fête de sortie de brousse marque la fin de l’initiation, et se présente comme la construction de l’identité nouvelle des initiés en tant qu’hommes-panthères, non seulement violents mais surtout séducteurs. C’est une fête publique dans le village qui se déroule en deux jours. Le premier jour, les novices reviennent au village dans un état sale et négligé, font le tour du village, entrent dans la maison de la panthère, et, au premier coup de feu (tiré par l’un des initiés), ils entrent tous en transe, se débarrassent de leurs morceaux de pagnes, et tous nus, ils rentrent en brousse, puis quelques instants plus tard, ils reviennent au village, les deux mains posées sur le sexe ; ensuite, ils prennent un bain ensemble (ce qui donne une autre image, sensuelle ).

Au deuxième jour de la fête, les nouveaux initiés sont superbement maquillés et vêtus de leurs plus beaux habits de fête. Leur visage est peint avec plusieurs couches de médicaments qui leur donnent une couleur rouge ocre, alors que pendant l’initiation, ils mettaient la couleur noire : les lèvres sont maquillées avec un fond noir ; sur le front se trouve un grain de beauté en rouge. Les pieds et les mains sont aussi superbement maquillés.  Ensuite, ils attachent un morceau de pagne autour des reins sur lequel ils portent trois ceintures en colliers entrelacés, à l’image d’une fille qui voudrait séduire son amant au cours d’une nuit de noce. Ils portent autour des bras trois bracelets de séduction qu’ils ne cessent de manipuler. Ils ont sur la tête une couronne de branche de palmes et quelques bijoux pendant autour du cou, faits de branches de palmes. A la bouche, ils portent des feuilles en signe de mutisme, mais en réalité, cette feuille aurait des vertus de séduction. L’ensemble de l’habillement des novices donne l’apparence d’un « transvestisme » c’est-à-dire que les novices s’habillent comme les femmes. Ensuite, ils sont installés sur des nattes déroulées sur la place publique pour recevoir les cadeaux et les honneurs non seulement des parents et amis, mais des jeunes filles, conquêtes potentielles.

Les cadeaux des jeunes filles sont parfois accompagnés de compliments. On entend quelques paroles envoûtantes des filles, par exemple : « Chéri, envoie-moi » ou « On meurt de ton envie » ou bien « Je t’attendais » ; expressions significatives dans lesquelles les nouveaux initiés voient déjà apparaître leur pouvoir de séduction. En fait, c’est comme si, au comportement sexuel des nouveaux initiés répondaient ceux des filles ou à la séduction des novices répondait celle des filles.

4) Un an après la fête de sortie

Après la fête, les initiés disposent d’une année pendant laquelle ils sont dispensés de tous les travaux champêtres pour pouvoir démontrer leur pouvoir de séduction. En fait, ayant acquis des connaissances et des procédés de séduction au cours des rites d’initiation en brousse, ils doivent se lancer à la conquête des femmes. Il s’agit de séduire, d’avoir des relations sexuelles avec de multiples femmes, sans envisager de mariage ni d’enfants pendant un an. Pour cela, ils parcourent villes et villages à la recherche de femmes. Les endroits privilégiés de séduction sont les marchés, les rencontres de football, les rassemblements populaires. On dit qu’ils « font jeunesse ». L’expression « faire jeunesse » est employée dans le cas d’une personne qui séduit beaucoup de femmes, couche avec elles pour le plaisir sexuel, sans intention de les garder ou de leur faire des enfants. Au bout d’un an, comme si la panthère était bien diffusée dans la vie sociale, les initiés ne « séduisent » plus, c’est-à-dire, cessent de passer d’une fille à une autre, ils assument les ambitions des hommes ordinaires : se marient, s’établissent et travaillent. Désormais, leur violence est au service de la vengeance de l’adultère et la protection des maris trompés.

 

  1. II.     Quelques objets et procédés de séduction

 

Pendant l’initiation, les nouveaux initiés apprennent, divers « médicaments » dont les procédés de séduction :

- Bâton : pendant l’initiation chaque nouvel initié porte un bâton appelé tchron. Le tchron est une solide tresse en fibres de feuilles de palmiers. Recouvert de la même substance noire dont les nouveaux initiés s’enduisent, il porte un nœud à chaque extrémité. Ce bâton remplit plusieurs fonctions dont celle de la séduction. C’est un « médicament » ayant des propriétés aphrodisiaques. Le nouvel initié désire-t-il une jeune fille ? Il lui suffit de lever son bâton vers elle et de lui adresser quelques mots par l’intermédiaire d’un guide. Il doit néanmoins attendre sa sortie de l’initiation pour avoir des relations sexuelles avec la fille.

Magie de séduction et préparations aphrodisiaques : Les hommes-panthères utilisent des plantes et diverses autres substances afin de préparer des aphrodisiaques destinés aux jeunes femmes avec qui ils veulent avoir une relation sexuelle. Lorsqu’un homme-panthère veut séduire une fille, il attrape un margouillat (lézard) vivant. Après lui avoir ouvert le ventre, il y introduit quelques feuilles enveloppées dans un morceau de tissu et brûle le tout. La cendre recueillie est déposée pendant la nuit dans le canari  où la jeune fille conserve son eau. Il peut également utiliser un autre procédé : il rend visite à la jeune fille chez elle, suit ses mouvements et attend de pouvoir répandre de cette poudre sur l’urine de cette dernière afin de déclencher chez elle une excitation sexuelle.

L’homme-panthère procède de la même façon lorsqu’il est éconduit. Après avoir cueilli des feuilles de Abrus precatorius Linn., très sucrées et salées, il les mâche et souffle en direction de la jeune fille en prononçant les incantations suivantes : « Que mon désir l’enivre autant que du vin de palme ». La fille ne peut alors résister longtemps à sa demande.

Les hommes-panthères utilisent aussi les feuilles de Omphalocarpum ahia A. Chev. (en langue wè gnehin tou ou « arbre de seins ») dont les fruits ont la forme des seins pour séduire. Ils s’en frottent les mains avant de saluer la jeune fille qu’ils désirent. Dès que les mains de l’homme-panthère sont en contact avec celles de la jeune fille, les propriétés de ces feuilles transmettent leurs propriétés aux petits vaisseaux sanguins des seins qui se dilatent, produisant ainsi un effet aphrodisiaque.

Les hommes-panthères utilisent également une préparation dite « porte- chance », en langue wè, Djoua i péhèdè. Ils façonnent une boulette d’argile mélangée de kaolin blanc, d’os humains et de plumes du « coq de mouton ». Ce coq est utilisé dans les sacrifices pour s’attirer l’estime générale, la célébrité et le succès, surtout auprès des femmes. Chaque jour, très tôt le matin, sans adresser la parole à qui que ce soit et avant de sortir de chez lui, le séducteur s’en frotte les mains et le visage après les avoir humidifiés. La jeune fille à la rencontre de laquelle il part ne lui résistera pas.

Afin d’atteindre une intense excitation sexuelle, les hommes-panthères mâchent des feuilles de Campylospermum schoenleinianum (Klotzsch) farron, en langue wè Kwla fahan, ce qui signifie « bouc de la forêt ». Ces feuilles produisent une excitation similaire à celle d’un bouc en rut.

Les hommes-panthères utilisent également des feuilles de Ventilago africana Exell qu’ils mâchent ou font macérer dans du vin de palme en y ajoutant du gingembre. Cette boisson provoque chez l’homme une excitation intense lui permettant d’avoir des rapports sexuels plusieurs jours de suite sans ressentir la moindre fatigue.

III. La séduction dans les chants initiatiques

De nombreux chants des hommes-panthères font l’éloge de la femme. Ils ont une dimension poétique et démontrent l’art de séduction des hommes-panthères.

 

Wouhin Sedi est comme une graine de kwein,

Elle est tellement noire comme la graine de kwein,

Si vous coupez tous les arbres, laissez le kwein,

Ma petite a la peau de kwein.

 

Dans ce chant, le novice fait l’éloge de la femme aimée, magnifie sa beauté, décrit ses traits physiques, par exemple sa peau noire et brillante comme la graine de l’arbre kwein. Le kwein est un arbre dont la graine sert de maquillage. La graine est noire et brillante comme de l’ébène. Le novice compare ses fiancées, à la graine de cet arbre qui rappelle la beauté de la femme africaine. Ces filles, dont il magnifie la beauté, sont considérées comme des spécimens rares qu’il faut préserver comme on préserve l’arbre kwein après l’abattage de tous les arbres, car lorsqu’on coupe l’arbre kwein, c’est comme si on détruisait le symbole même de la beauté.

Puis, comme si le message n’était pas bien passé, il revoit sa stratégie et entonne un autre chant :

 

Martine,  viens voir ton bien-aimé

Philomène,  viens voir ton bien-aimé.

Yvette,  viens voir ton bien-aimé (long silence).

Elise vient d'un endroit qui est beau.

 

Dans ce chant, le novice, pour émouvoir la femme et créer chez elle un état d’âme favorable à sa requête, revient au thème de la souffrance, souffrance que lui ont infligée ses initiateurs au cours de son séjour en forêt. Il fait l’éloge de la fille, pour qu’elle accède à sa demande. C’est pourquoi il ajoute à la fin de ses phrases des mots comme « bien-aimé » en parlant de lui-même et observe quelques minutes de silence en attendant la réaction de celle-ci.

Notons aussi que dans ce chant, le novice diversifie ses ressources sentimentales par le nombre de ses fiancées, comme si la fugacité de la séduction se voyait dans la multiplicité des attirances ou des conquêtes. Il en a plusieurs : Martine, Philomène, Yvette, Elise, etc. Cela montre que pour le novice, ce qui importe pour le moment, c’est de séduire autant de femmes que possible, d’avoir des relations sexuelles et non de se marier.

Il peut arriver que le novice donne une dimension spatiale à ses mélodies amoureuses ; il parle alors du pays de la fiancée, pays qu’il qualifie de « beau », peut-être comme la fiancée elle-même.

Malgré tous ses compliments, le novice peut avoir le sentiment que la fille est hésitante, qu’elle oppose même une fin de non recevoir à sa demande. Du coup, il se montre violent, menaçant et dit :

 

C’est le cabri qui se promène beaucoup qui finit par tomber dans le piège

L'abeille qui marchait sur le bord de la calebasse est tombée dans la calebasse.

 

Mais en bon stratège et séducteur, le novice renonce rapidement à la violence et utilise une autre stratégie qui consiste à faire don de lui-même, le sacrifice suprême (« Voici mon cœur » ; « Suzanne, mets le kehiè sur les lèvres », c’est-à-dire, fais-toi encore plus belle).

 

En fait, le novice se répand en paroles mélodieuses, utilise tour à tour toutes les techniques de séduction qu’il met au service de sa passion amoureuse pour obtenir l’objet de son désir. Emporté au paroxysme de sa passion, il lui « donne tout son cœur », le cœur qui est, comme l’a défini P. Bouissac, « la figure métonymique du sacrifice de sa propre vie ». La fiancée, ayant en sa possession une contrepartie humaine, « don du cœur » dont elle reconnaît la valeur, non pas superfétatoire, mais « ultime », accepte la proposition et décide de se laisser séduire et de se faire plus belle pour le fiancé.

Rassuré, le novice entonne un autre chant dans lequel il glorifie la femme, mais se met aussi en valeur, et invite l’assistance à venir écouter sa voix.

 

Venez maintenant, venez, je vais chanter ;

 Mes parents, arrangez ma voix, je vais chanter ;

 Viens, l’enfant chérie de Oulaï Siebo.

 Si je ne suis pas au village, c'est que j'ai dormi chez ma bien-aimée.

 L’eau est couchée entre les rochers comme une brèche est couchée entre les dents de ma bien-aimée.

Si j'enlève le soleil, c'est un brave homme qui l'enlève.

 

L’initié décrit la fiancée en mettant en évidence les traits de sa beauté, notamment sa dentition. Le novice décrit alors merveilleusement la brèche entre les dents de sa fiancée, et la compare à l’eau qui trace ses sillons entre les roches, pour dire qu’elle est d’une beauté angélique ; il décrit aussi la couleur de sa peau noire et la compare encore à la graine de l’arbre kwein.

Chez les Wè, la brèche entre les dents est considérée comme un atout important de la beauté de la femme, dont la vue attire l’homme et le séduit. Parfois, l’on aimerait la voir rire pour découvrir davantage sa brèche.

Après avoir séduit cette belle fille de ses paroles et l’avoir conquise, l’initié se vante et se compare au soleil pour signifier : « Si j’ai pu enlever cette belle fille, c’est que je suis un brave homme, un séducteur, et que j’ai une belle voix ». Comme le soleil qui, par sa chaleur, fait fondre la glace, l’initié, par ses mélodies amoureuses, réussit à anéantir la résistance de la fille et à la posséder. L’abondance des paroles et le poids de mots bien choisis montrent bien comme le souligne Chebel que « la parole est le champ même de l’érotisme, et non pas simplement un moyen pour accéder à ce champ. Séduire c’est produire un langage qui réjouit ; un langage qui jouit du plus à dire » ou encore, un langage qui décrit la beauté au-delà de sa mise en pièce : il sublime alors l’ensemble corporel dans une perpétuelle inflation superlative des qualités – « ma chérie bien-aimée »…« la brèche entre les dents »…, etc. Les métaphores les plus prédictibles se mêlent aux superlatifs les plus inflationnistes. La rhétorique des énoncés esthétiques est donc quasiment codée et répète l’oscillation entre l’inflation ou/et le découpage. Autrement dit, rappelle encore, M. Chebel : « Seule la séduction peut rendre à l’homme ou à la femme son verbe, parce que se sentant désiré, il/elle impose sa soif inextinguible de paroles. Lorsqu’il/elle parle, sevré (e) qu’il/elle est de ce bien précieux, l’homme/femme atteint les confins de la redondance et exprime en peu de temps ce qui a mis de nombreuses années à se formuler dans le prétoire de son intimité sans jamais trouver audience ».

 En tout cas, ces chants sont un travail élaboré sur leurs propres corps saturés de désirs au cours de l’initiation qui a duré 7 à 12 mois, de longs mois d’abstinence. En fait, la séduction présente dans les chants rappelle constamment l’un des traits essentiels des hommes-panthères et structurent le comportement des initiés, notamment à l’égard des femmes. La séduction est également, à l’origine des rapports conflictuels entre les hommes-panthères et les chrétiens protestants.

 

IV.  L’érotisation du corps

Le souci de séduction est visible dans le comportement et l’habillement des initiés hommes-panthères. L’un des mythes d’origine de la fraternité des hommes-panthères souligne la beauté de la jeune fille épousée par le fondateur mythique de la société des hommes-panthères : « Ponin était la plus belle fille au monde » ; ensuite, il y a la nudité que donnent à voir les initiés pendant leur initiation (pendant 7-12 mois, il vient nus en brousse) ; puis, la transe au cours de laquelle, les initiés se débarrassent complètement de leurs habits et se mettent nus pour fuir en brousse et y revenir, nus, les mains croisées sur le sexe, marchant à travers le village ; enfin, il y a l’année de séduction au cours de laquelle, les nouveaux initiés , maquillés et bien habillés, vont à la conquête des femmes. Tout cela évoque le supplément d’érotisme qui marque la pratique des hommes-panthères. La dimension érotique est présente dans les comportements, l’habillement, les chants et les danses des initiés. La valeur érotique fait partie du mythe de fondation des hommes-panthères. Pour les hommes, la beauté chez une femme est souvent un piment sexuel. Si les accoutrements, le maquillage jouent de la séduction de l’apparence et donnent ainsi du sel à la sexualité, le bâton des initiés, les feuilles qu’ils mâchent et autres médicaments, ajoutent à cet attrait une fonctionnalité plus immédiate (ils sont alors vécus comme un outil qui élargit la sphère du plaisir sexuel).

En fait, chez les hommes-panthères, la séduction met en scène une beauté : d’abord leur propre beauté, ensuite celle de la femme ou de la fille aimée. Pour eux, « la beauté corporelle met en jeu une problématique du désir qui vient inscrire ici sa tension » : «  L’amant est attiré par l’objet aimé (l’initié, le maquillage et autres signes de séduction des hommes-panthères), comme le sens par ce qu’il perçoit ; ils s’unissent et ne forment plus qu’un[1]. Il semble que pour les hommes-panthères, la sexualité ne s’arrête pas au seul désir, mais la beauté est son premier objet commun. « L’œil, zone érogène la plus éloignée de l’objet sexuel, joue un rôle  particulièrement important dans les conditions où s’accomplira la conquête de cet objet, en transmettant la qualité spéciale d’excitation que nous donne le sentiment de la beauté [2]» (accoutrement). Le rappel sans cesses de la brèche entre les dents de la fiancée le montre très bien. Toutefois, le « désir » est le vecteur  déterminant, la beauté est sa chose. En dehors du but sexuel délibéré à la simple vue de l’autre, – la beauté est ce qui doit être « souillé », dit Bataille –, voir l’autre beau est déjà une possession réciproque. D’où les actes sexuels ou une année de liberté sexuelle qui suit la sortie de l’initiation.

 

 

  1. V.     Conclusion

Les hommes-panthères sont considérés à la fois comme des adultères et des anti-adultères : ils séduisent et s’accouplent avec les femmes des autres en même temps qu’ils luttent contre l’adultère ; ils sont des gens violents, mais qui luttent contre la violence. Cette ambiguïté ou ambivalence des hommes-panthères se présente comme une disposition essentielle du processus initiatique  et permet (aux hommes-panthères) de préserver le cadre matrimonial de tout conflit et de montrer comment est la vie, sinon leur vision du monde.

Sous cet angle, les hommes-panthères se présentent comme les garants de la stabilité du mariage. Ils se posent comme protecteurs du mariage en menant des actions de représailles contre des adultères : ils « tuent » le sexe d’un amant ou rendent stérile une femme adultère pour éviter l’adultère. En fait, c’est en étant adultères et violents qu’ils protègent le mariage contre l’adultère.

C’est comme si la société des hommes-panthères présentait une société wè parfaite débarrassée de l’adultère, mais qui incorpore la violence, la force pour pouvoir ensuite la neutraliser. De cette façon,  on aurait une nouvelle société wè plus stable, plus forte, dans laquelle il n’y aurait pas d’adultère. Les hommes-panthères se voient donc, comme source d’ordre, alors qu’ils créent le désordre, mais dans le cadre rituel. Pour eux, il faut intégrer la violence, comme une altérité, c’est-à-dire comme « autre » (pris chez les Toura), afin de devenir non pas violents, mais anti-violents, non pas adultères, mais anti-adultères. Ce sont les bonnes règles que respectent des hommes forts ayant le pouvoir ; c’est par le recours à la violence qu’ils font appliquer ces règles. Ce qui n’est pas le cas de la société ordinaire dans laquelle on lutte contre la violence et l’adultère des individus.

En effet, si la société ordinaire wè considère la violence et la séduction comme un mal, et les chrétiens protestants comme un péché, à l’inverse, les hommes-panthères les incorporent pour créer une dynamique en vue de la mise en œuvre des règles sociales de la société wè dans un contexte trouble de violence sociale. Dès lors, violence et séduction ne sont plus des qualités individuelles, mais deviennent des qualités sociales qui aident, qui contribuent à la stabilité matrimoniale, à la dynamique de la société. Les hommes-panthères ont une vision d’un monde stable, ordonné, débarrassé de la séduction et de la violence, deux registres sources de conflits entre les groupes sociaux. Autrement dit, l’aboutissement de la vision du monde des hommes-panthères, c’est un mariage stable, mais dont les prémisses sont la violence et surtout la séduction.

 

                                                                                                            Bony Guibléhon

                                                                                                                  Université de Bouaké    

 

 

         

 



[1] Les Carnets de Léonard de Vinci, Gallimard, 1987, T. I, p.70.

[2] S. Freud, TroisEssais sur la théorie de la sexualité, NRF, 1923, p. 115.

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